La société du mépris de soi, de François Chevallier


Dans une dialectique de l’opacité et de la transparence, le créateur interroge à travers un dispositif technique élaboré à partir de branchages de hêtre et de sacs plastiques la relation artefactuelle bidimensionnelle qu’entretient le cosmos intérieur du créateur avec l’œil regardant du spect-acteur dans une perspective contre-eschatologique de premier degré.

Source : SurLeRing

Ce n’est pas du Kéchichian. C’est du Miguel Ravinovitch – que tout le monde connaît. Ma dernière expo. Mais si j’y pense bien, ma dernière véritable expo d’art contemporain remonte à très longtemps avant Jésus-Christ. C’était bien avant Yves Klein et son expo « L’époque pneumatique. La spécialisation de la sensibilité à l’état matière première en sensibilité picturale stabilisée » (1500 F l’entrée – 3000 personnes): une galerie totalement vide entièrement repeinte en blanc. En guise de cocktail – tout de même une sorte de compensation récréative: des boissons qui colorèrent l’urine des convives en bleu. Fallait y songer. Je passe également sur les idées performances du groupe Fluxus, qui proposait en 1966 la pièce subtilement intitulée Personne: une pièce dans laquelle le rideau se lève à 21H30 pour se baisser à 21H30 . Sans aucun public. Évidemment.

Qui dit art contemporain dit souvent comptant pour rien. Mais dit aussi, plus précisément depuis le XXème siècle: dépersonnalisation, dématérialisation, désymbolisation. En un mot déconstruction. Plus radicalement: néantisation. Finalement mort de l’art.

La mort de l’art. Ouais. On nous a aussi fait le coup avec Dieu, l’Homme, la littérature, Serge Gainsbourg et le Nutella. Et au final? Au final c’est de la merde en tube, cette thèse. D’une, parce que l’Art n’est pas mort, seule une conception dominante de l’art a disparu pour laisser la place à une autre conception, rien n’est immuable, messieurs les déclinistes. Et deux, parce  que les auteurs de ces thèses ne retiennent le plus souvent qu’une définition strictement élitiste de l’Art, je suis démocrate, je les emmerde.

Mais, parce qu’il y en a un, cette thématique de la mort de l’Art peut être prolongée. Avec un François Chevallier par exemple, si l’on oublie le titre un peu pompeux de son essai, La société du mépris de soi (chez Gallimard). Une thèse intéressante, comme on le dit en sortant d’une expo d’art contempo’ dont on a pas lu les cimaises, que voici: la mort de l’art préfigure une démission existentielle plus globale: celle de l’homme. C’est parti pour un essai Red Bull. Vif, énergique et tranché. Je dirais volontiers pamphlétaire, si le propos n’était si élégamment chantourné.

La thèse en 14 mots: l’emprise de la rationalité technique sur l’Art depuis Duchamp annonce la mort de l’homme.
On a connu plus souple.
Dilatons la thèse. Je ventile.

L’emprise de la rationalité dans l’Art

Duchamp n’est pas le fautif, il serait le symptôme. Et comme ce n’est pas très élégant d’être un symptôme, Duchamp annoncerait aussi la démission existentielle de l’artiste au XXème siècle, laquelle annoncerait la mort de l’homme. L’auteur des ready-made, de l’Urinoir, de tout un tas d’autres « objets inutiles ou méprisables, érigés, inconsciemment ou non, en portraits calamiteux de l’artiste. Et donc de l’homme », n’exprimerait ni plus ni moins que « le déni de l’autre » et le « mépris de soi » conduisant au suicide de l’homme occidental.

Argumentons, Chevallier. Le ready-made est le signal de l’emprise du discours rationaliste sur l’œuvre d’Art. À partir de cette rupture paradigmatique aurait dit Kuhn, l’Art ne parle plus, mais parle d’Art. Il se retourne sur lui-même dans un moment narcissique et autodestructeur. Le discours de l’Art devient un discours sur l’Art. En conceptualisant à outrance, en développant une multitudes de théories clownesques sur l’Art, en confiant autrement dit une ambition strictement intellectuelle à l’Art, l’artiste contemporain consacre l’emprise de l’intellect sur la démarche artistique là où « depuis ces origines » sa fonction essentielle résiderait dans la transmission instinctive et spontanée d’une subjectivité. Avec son ready-merde, « Duchamp ne libérait pas la création de toute influence viscérale (…), comme il le prétendait, pour faire accéder celle-ci au niveau supérieur du monde des idées. Il mettait fin bel et bien à l’extraordinaire système d’échanges de flux subjectifs à travers l’espace et le temps qu’avait constitué jusqu’ici la création de formes chargées d’un sens accessible à tout être doué de conscience. Et surtout (…), il interdisait à cet autre qu’est le spectateur toute possibilité d’accès aux chambres secrètes de son intériorité ».

Duchamp – et ses acolytes – se cache derrière sa raison pour construire une œuvre. Il est le symbole de la démission de l’imagination face à la rationalité, de la fécetion de l’échange intersubjectif face à l’impossibilité du sens (aporétique, non?). C’est l’emprise d’une pulsion de mort sur l’élan vital dont l’Art est l’expression. En somme Duchamp s’en prend plein la gueule pour pas une Roue de bicyclette.

Dilatons la thèse. Je ventile.


Art et rationalité

Dans sa volonté proclamée de « déshumanisation » et dans celle de « prendre la direction de l’expression intellectuelle plutôt que l’expression animale », Duchamp ouvre la voie à un art rationaliste liquidant toute possibilité d’une implication subjective, émotionnelle, vitale de l’artiste.  Tel est le monde de l’Art aujourd’hui. « Une occupation solitaire à connotation onaniste, refuge classique de qui ne se supporte plus lui-même ni les autres, tout en survivant au niveau minimal de la vitalité. Un comportement typique de dépressif débouchant au final sur une négativité générale dont la roue de bicyclette tournant stupidement en l’air (Roue de Bicyclette), le porte-bouteille vide (Egouttoir), les carreaux de fenêtres noircis au cirage (Fresh Widow), la pelote de ficelle indévidable (A bruits secrets), le porte-manteau inutilisable (Trébuchet), la pelle à neige sans emploi (En prévision d’un bras cassé) ou, bien sûr, l’urinoir devenu objet de salon (Fountain), sont, entre autres ready-made, les produits très agressifs. »

Klein, Broodthears, Warhol, Johns, mais aussi Tinguely, Bury Soto Morris, Buren, la Nouvelle Vague même, s’en prennent évidemment plein la tronche, puisqu’ils enquillent. Les années 60-70 voient en effet proliférer des sortes de conceptions néo-duchampiennes en Art, et la multiplication d’œuvres plus ou moins absconses « avec pour caractéristique principale un retrait progressif de la présence sensible de l’artiste dans ses apparences qu’il s’efforce de se « déshumaniser de lui-même ». Ainsi naît l’Arte Povera.

Ainsi, peut-être, s’explique l’étrange et pénétrant phénomène de la Merda d’Artista de Pierro Manzoni. Qui donne un peu envie de mourir.

Justement

Oui, c’est le propos tout de même le plus intéressant. « Le triomphalisme médiatique accompagnant la montée au pouvoir d’une petite bourgeoisie technicienne et inculte, enrichie par les Trente Glorieuses, va occulter ce qui est sans doute l’une des plus évidentes régressions collectives de l’histoire de l’humanité, atteignant l’individu occidentalisé au cœur même des mécanismes de régénération nécessaires à sa survie. Célébré comme une nouvelle avancée du Progrès sous le nom valorisant « d’individualisme », ce qui en fait une pure manifestation d’égotiste, aboutissant au repliement sur soi et au rejet de l’autre, va désagréger les fondements mêmes de la « polis » au nom d’une revendication de liberté individuelle sans limites relevant de la pathologie infantile. Présentée comme une œuvre de salubrité démocratique, la diabolisation de tout « idéalisme » et de tout engagement dans une échelle de valeur fondatrice d’idéologie contraignante va définitivement ancrer dans l’immaturité l’individu postmoderniste devenu incapable de s’extirper de lui-même faute d’un appui extérieur ».

D’où la nécessité de croire en Dieu, d’avoir un papa, etc.

François Chevallier décortique la psyché occidentale à l’aide d’une psychanalyse appliquée au social (ce qui est contestable, voire inepte), et ce à partir des œuvres artistiques (le postulat d’après lequel l’art, finalement, est le reflet d’une des « consciences de soi » d’un peuple). Mouvement, duplication, technologie, répétition, stéréotypie, plagiat, dématérialisation, désymbolisation, objectivisme… tous ces procédés ne sont que des signes pathologiques de la démission existentielle occidentale. La « culture du narcissisme » de Lasch – exhibitionniste, onaniste, au fond terrorisée – est lue dans l’Art. « Les labyrinthes de Buren sont des parcours fluides, parfaitement adaptés à la nouvelle population occidentale d’ego pusillanimes et narcissiques, révulsés par la moindre atteinte à l’irréalité boursoufflée de leur moi, et convaincus d’avance par les médias du caractère résolument progressiste et démocratique de l’œuvre à laquelle ils « participent ». »

Ces colonnes de Buren ne sont plus seulement le symbole d’une modernité installée dans la cour d’honneur du Palais-Royal, ces colonnes sont dans nos crânes. Elles dessinent « une prison indolore et sécurisante dont les jolis barreaux de couleur révèlent l’enfermement à la fois de l’artiste qui ne cesse de les multiplier et des spectateurs qui s’y précipitent ». C’est le produit de « narcissiques anorexiques dont l’œuvre de Buren est une expression caractéristique ». Refus de l’affect, nettoyage de toute réminiscence organique, reproduction sérielle, anesthésie des sens, mécanisation et héroïsation de l’artiste, voilà le signal d’une biopolitique en habits de deuil.

Mort de l’Art, mort de l’Homme.

Les artistes entrant dans cette démarche seraient les victimes inconscientes de l’oppression générale de la société techno-industrielle. Ici Chevallier se fait foucaldien. L’Art contemporain appelle le panoptique de Bentham: une politique d’endiguement émotionnel sécuritaire, une discipline brimant les flux naturels au moyen d’artifices intellectuels scientistes. Le règne du positivisme dans l’imagination. La soumission, la dévitalisation.

Nous ne sommes pas dans une époque postmodernisme, nous sommes dans une époque sadienne. Une Cité perverse (Dany-Robert Dufour) marchande exsangue, cérébrale, inutilement compliquée, aussi intelligible qu’un film de Godard, chiante comme un Rohmer, peuplée d’enfants immatures et plaintifs participant au spectacle du monde par « l’identification primaire, narcissique, fonctionnant sur le mode mécanique de stimulus et de réactions ». Une Cité de consommation dont l’agencement cérébral est voué à exterminer toute pulsion vitale. Une prison de verre et d’acier.

Fascisme et posthumanisme

Le changement ne serait plus ici seulement sociétal, mais anthropologique, organique. L’être humain occidental s’orienterait vers le modèle de l’homme futuriste de Marinetti, dont la nature s’accorde au Progrès technologique créant une surnature plus performante – l’avènement des monstres (« panoplie infantile d’impossibilités biologiques »), exhibant le mal-être, et une profonde aspiration à la déshumanisation. Derrière cette perspective de civilisation – si l’on veut – se profile une « idéologie de l’impuissance », l’aveu d’un abandon anthropologique. Une démission.

« Disons-le froidement – ma phrase préférée du livre – qu’aucun des « suicidés » de France Télécom, ou d’ailleurs,  n’ait tenté de casser la gueule de ses supérieurs, de mettre une bombe sous les pieds du conseil administration ou d’entraîner avec lui dans la mort l’un ou l’autre des cadres responsables de son désespoir est une disgrâce pour l’humanité ». Ouais.

L’homme est (re)devenu un loup (bionique) pour l’homme. Un prédateur utilitariste. Une bête technocratisante vide d’affect. Cette phase de régression, qui fonde notamment l’un des postulats contre nature de l’idéologie néolibérale, appelle un homme neuf – processus classique de création du fascisme -, mais pue l’inaccomplissement, la mort dans un « matérialisme hystérique » – concept – malaxant les consciences occidentales livrées à leurs « pulsions primaires d’appropriation et de destruction de l’autre qui, pour la première fois dans l’Histoire (si l’on excepte l’œuvre du Divin Marquis), est en train d’être théorisé et institutionnalisé par les nouveaux maîtres, américains, de la bourgeoisie occidentale », instaurant la prédation comme mode de vie – des sous-hommes « constamment en surnombre, donc constamment en risque d’être éliminés ».

Visions

« Dans La machine à remonter le temps d’H.G. Wells, les Terriens, tous identiques, ne sont plus que de beaux ados fleurissants, souriants et bien nourris, dans une nature redevenue idyllique. Ils répugnent à tout geste violent (…). Mais quand une des leurs se noie sous leurs yeux, emportée par le courant entre les rochers où ils se prélassent, ils la contemplent de leurs beaux yeux vides d’un air vaguement intrigué, sans faire un geste vers les mains qu’elle tend en avant de couler. »

Fin de La société du mépris de soi

A partir de quel niveau d’insensibilité aux autres suis-je en passe de devenir un tortionnaire ?

Questions

Lames de rasoir ? Corde ? Cyanure ? Béton ? Fenêtre (option France Télécom) ? Ni l’un ni l’autre. Juste un peu de relativisme. Si la thèse de François Chevallier est intéressante  – et ne nécessite pas de cimaise – elle reste largement problématique d’un point de vue intellectuel, méthodologique. Déduire de l’Art un certain type de psyché ou de « conscience de soi », certes. Mais l’application d’une grille de lecture psychanalytique sur le social demeure contestable. Et puis, s’il remplit certes cette fonction de transmission d’une pure subjectivité « depuis les origines », c’est oublier que l’Art, puisqu’il faut utiliser une majuscule (dévoilant une conception substantialiste), est aussi, et comme tout, Mouvement.

La période contemporaine de l’Art n’est qu’une période… contemporaine. Elle ne répond plus aux critères de l’art moderne hégélien ni à la définition kantienne du Beau. L’Art change, oui. Et alors ? Si je partage de nombreux postulats de Chevallier, ainsi que la conclusion de l’ouvrage, je dois faire aveu d’une déception qui, finalement, était un peu prévisible. C’était écrit dans le titre. Le pessimisme de Chevallier lasse un peu, dans le fond. Là où il voit dans cette phase de l’Art contemporain le signe d’une démission ontologique, je vois, moi, de l’autre côté de la fenêtre, la préservation de son pouvoir de contestation du donné. L’art signifie l’inachèvement. Que la liberté se manifeste toujours dans un arrangement formel nouveau – même s’il paraît d’abord choquant ou abscons comme une cimaise d’instal’.

On aurait tort de condamner l’Art moderne parce qu’il dérange. Il est aussi un témoignage précieux sur la liberté.

Sur l’absence de liberté.
Pierre Poucet

François Chevallier, La société du mépris de soi. De l’urinoir de Duchamp aux suicidés de France Télécom – Gallimard – 9, 50 €
A lire également, Pendant qu’ils comptent les morts, de Marie Ledun et Brigitte Font le Bret – La Tengo – 15 €

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