Georges (Alain) Leduc : Art morbide? Morbid art


Objet de critiques acerbes de la part de nombreux intellectuels, l’art contemporain est très contesté depuis une dizaine d’années au bas mot, que ce soit dans son ensemble ou dans ses propositions les plus extrêmes. Courant 2007, paraissait un ouvrage d’Alain Georges Leduc, intitulé Art morbide ?, une réflexion de plus s’ajoutant à un riche et nécessaire débat.

Depuis 1997, un débat houleux anime le monde intellectuel au sujet de l’art contemporain, même s’il couvait depuis plus longtemps. On y dénonçait, pêle-mêle, le triomphe du « n’importe quoi », la vacuité de certaines « œuvres » encensées par la doxa « critique », le fausseté du scandale dont se parent des œuvres et des artistes subventionnés par l’Etat et générateurs de spéculations financières colossales. Certains parlent même d’un nihilisme, d’une haine de l’art.

Les interventions (articles, essais) sont diverses, parfois radicales, mais elles ont le mérite de soulever un nécessaire débat, de pointer du doigt une « critique » qui semble parfois ne faire qu’approuver l’orthodoxie, jouer d’un snobisme effarant et dont le fonctionnement rappelle l’édition et la presse. Ce climat délétère, souvent dénoncé ces dernières années a tendance à appauvrir l’art et la réflexion sur l’art. C’est le sens des propos – acerbes – d’Alain Georges Leduc, lorsqu’il écrit : « La consanguinité des chaises musicales, des renvois d’ascenseurs ne produisent que néo-pompiers et cyber-croûtes ! Un art éteint, « content pour rien », etc. » Ou, plus loin : « Pour moi, la critique d’art s’est singulièrement déplacée. Elle est quasi moribonde pour avoir voulu être juge et partie et ne plus posséder qu’un territoire étréci comme un confetto ». Et s’il est entendu que « le temps fera le tri », comme on dit, le « temps » en question n’est pas une entité abstraite : l’histoire et l’histoire de l’art sont un combat intellectuel nécessaire.

Dans le présent opuscule (une centaine de pages), l’auteur se penche, comme l’indique le sous-titre, sur « la présence de signes et de formes fascistes, racistes, sexistes et eugénistes dans l’art contemporain ». De fait, il soulève une interrogation à la fois éthique et, pourrait-on dire, phénoménologique sur certaines des « propositions » les plus radicales visibles dans les musées, « œuvres » au caractère morbide : poissons rouges disposés dans un mixer sur lequel le visiteur est libre d’appuyer ; cadavres humains « plastinés », écorchés et mis en scène par le savant fou Günther von Hagens, sous couleur d’« art » ; clonage détourné au profit de l’« art » ; etc. L’art est envisagé dans le message qu’il véhicule et dans ce qu’il a de symptomatique du monde dont il se veut le « reflet ». De fait, il en ressort que si un pan de l’art contemporain dominant est un reflet du monde actuel, c’est dans le sens et la prolongation du pire, qu’il s’agisse de tendances racistes (il cite des artistes développant un discours tout à fait huntingtonien), de fascination pour les fascismes ou de tendances foncièrement morbides.

On peut regretter le caractère confus de cet essai, dont l’ambition est de dire en quoi un certain « art », qui fait le bonheur de la « critique » et de la finance, est en fait bien plutôt un rejeton du système – économique, social, politique, représentationnel – dominant plutôt qu’un élément menaçant pour celui-ci. L’ambition de l’auteur aurait pu, peut-être dû, nourrir un livre plus long et une analyse plus approfondie et cadrée. Quoi qu’il en soit, il contribue à aviver le débat et c’est heureux.

L’analyse des représentations et de ses extrémités (qu’il s’agisse de l’art contemporain versant dans l’abjection, mais aussi de pornographie et de cinéma d’horreur extrêmes) semble révéler à la fois des tendances réelles et de tacites inclinations morales inquiétantes. Viktor Klemperer écrivait autrefois que « l’exagération permanente appelle un renforcement croissant de l’exagération et l’émoussement de la sensibilité ». Alain Georges Leduc partage certainement cette analyse, qu’il paraît conclure en écrivant : « cet art ne nous émancipe pas mais nous accoutume à l’asservissement ».

Une boîte parmi d'autres de la série réalisée par Zbigniew Libera

Une boîte parmi d’autres de la série réalisée par Zbigniew Libera

Cela fera sourire certains, estimant que l’art n’a pas à s’embarrasser de considérations éthiques. Mais quand un « artiste » ose reconstituer Auschwitz en Lego (ce que rapportait Kostas Mavrakis dans L’art : éclipse et renouveau, 2006), dévorer des fœtus morts (Zhu Yu) ou encore exposer des cadavres humains écorchés dans des positions farfelues, il y a bel et bien lieu de soulever des questions sur l’enjeu éthique et les conséquences de pareilles représentations.

Art morbide? Morbid art. De la présence de signes et de formes fascistes, racistes, sexistes et eugénistes dans l’art contemporain. Editions Delga, 2007, 8€.

 

Publicités

4 commentaires

  1. antoine said,

    10 septembre 2012 à 8:52

    Article qu’il faudrait traduire en Anglais

  2. 12 septembre 2012 à 5:21

    A propos des formes et signes fascistes et racistes, il me souvient d’avoir vu il y a quelques années à l’ARC, dernier étage du musée d’art moderne de la ville de Paris, une sculpture africaine empâlée sur une broche de cuisine, et l’appareil tournait comme pour une cuisson…….

    • 16 septembre 2012 à 3:21

      Sur la foi de ce que vous m’en dites, il me paraît difficile de qualifier à coup sûr de « fasciste » ou « raciste » une telle « démarche », sauf à tomber dans le travers qui est précisément celui de l’art contemporain d’une surinterprétation arbitraire — ce que j’appelle « interprétationnisme ». Mais j’ignore le contexte…

      En revanche, ce que cela me semble attester, c’est le mépris des formes sacrées (pour ne pas dire : des formes tout court), le mépris de l’objet signifiant issu d’un processus créatif, hérité de l’apprentissage d’un savoir-faire. Au fond, un large pan de l’art contemporain ne fait que confirmer l’état de fatigue d’une civilisation qui a davantage de coeur à déconstruire, à dénoncer, à moquer, à détourner, à détruire, qu’à affirmer, à défendre, à revendiquer.

      La faillite politique généralisée à laquelle on assiste en Europe, avec le désastre libéral qui nous conduit à une aggravation dont les conséquences sont difficiles à prévoir, et son revers qu’est le désastre de la remontée des fascismes et extrêmes droites sur tout le continent, auraient tendance à le confirmer. Plus aucune vision à long terme, plus aucune ambition de civilisation, plus aucune capacité à penser le « faire société », ou si peu. Replis identitaires divers, cynisme tenant lieu d’intelligence pour toute une ribambelle d' »intellectuels » récitant leur Deleuze et leur Foucault…


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :