Refus de faire œuvre : l’art contemporain est un jeu de bourgeois


Je n’en finis pas de relever combien est répandu, dans ce qui est labellisé « art contemporain » (et qui n’est pas l’art produit aujourd’hui dans son entier), ce refus de faire oeuvre, de manipuler des matières, c’est-à-dire de s’inscrire dans la prolongation d’une tradition du faire où l’art comportait une dimension artisanale. Ce refus de mettre la main à la pâte, cette répugnance au travail manuel, me font penser au rapport bourgeois au travail ; cela me rappelle aussi la conception des aristocrates athéniens pour lesquels l’art, en tant qu’il était alors indistinct de l’artisanat, était une chose vile comme toutes les tâches manuelles.

Au fond, depuis que le non-art est défendu par une caste sous le label d’« art », il existe peut-être une distinction de classe entre ce prétendu art, essentiellement conceptuel, c’est-à-dire détaché du savoir-faire, du goût de la manipulation de la matière, du bel ouvrage, et l’art véritable qui a été mis au ban de l’académie, passé sous silence et qui circule dans les marges d’un samizdat. Le non-art qui est partout enseigné, ce cancer qui jette ses métastases dans les musées et galeries, dans les écoles des beaux arts (où l’on enseigne plus ni le beau ni l’art), dans les universités et les pages « Arts » des journaux, est un passe-temps de bourgeois destiné aux bourgeois, avides de s’encanailler ou se faire secouer par de prétendus rebelles. C’est le frisson cultivé de la bourgeoisie bovaryste.

Le vrai art, consistant dans une manipulation du matériau, des pigments, du ciseau, du pinceau, etc. – inclut un aspect artisanal, rappelant ce mode de création que la bourgeoisie, par l’industrie, a ravagé et réduit au folklore, au simulacre, puis au silence.

Le refus de transformer la matière de l’art contemporain est, symboliquement, un refus de transformer le réel, de le remodeler, de l’embellir ou lui donner sens.

Allez dans un musée d’art contemporain et vous mesurerez à ses créations le profond désarroi d’une classe bourgeoise (car, en grande majorité les « créateurs » sont des bourgeois) qui ne veut ni ne peut plus rien formuler, qui a cessé de croire qu’elle appartenait à une destinée collective pour ne proposer comme fin de l’Histoire que le repliement sur le péremptoire, le moi-je, ce relativisme où la petite vérité et le petit monde de chacun valent bien plus que l’échange, que la figure de l’Autre – que la figure tout court (notez la quasi disparition dans l’art orthodoxe du portrait, manifestation même du souci d’autrui, de la prise en considération du Visage).

C’est au nom de ce que je suis de gauche que je méprise l’art contemporain, art ontologiquement bourgeois et libéral, ne réclamant rien d’autre, au nom de sa sacro-sainte liberté que de faire ce que bon lui semble, ne réclamant rien d’autre que la légitimité d’une destinée autonome et organisant la dissolution du sens, tout comme les libéraux réclament à échapper au régime général du fisc et à dissoudre les lois au nom de la seule loi de l’intérêt privé. Privatisation de l’économie, privatisation du sens : même combat. Avec pour corollaire, l’indifférence à la dignité de l’être humain, l’indifférence à autrui.

C’est là l’éthique même du capitalisme, celle même qui ravage nos sociétés en tant qu’elles sont sociétés, c’est-à-dire des ensembles humains à la cohérence fragile.

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2 commentaires

  1. claire labonté said,

    3 mars 2012 à 1:38

    Connaissez-vous le film de Alain Fleischer présentant un Jean Luc Godard qui se frotte (en vain) à la « comtemporanéité » de l’art? À la fin du film, il pleure…tout simplement…et annonce, parlant de ces grands et beaux espaces exclusivement réservés à cet « art précieusement contemporain » que ce sont des LASCAUX SANS HISTOIRES.
    J’en ai braillé pendant une semaine tant il a raison…..
    Claire Labonté du Québec.

  2. 3 mars 2012 à 11:00

    Bonjour et merci, Claire Labonté, pour ce commentaire.
    Accepteriez-vous de nous en dire un peu plus sur ce film ? Si vous le souhaitez, nous sommes disposés à publier vos remarques sur ce site.
    Cordialement,
    Blablart


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