Raphaël Enthoven : « Quand tout le monde peut devenir artiste, l’art ne s’adresse à personne »


« L’art comptant pour rien », tribune de Raphaël Enthoven, parue dans L’Express (revue médiocrissime qui n’a par ailleurs pas du tout nos faveurs) le 29 octobre 2009.

Pourquoi l’art contemporain est-il élitiste? D’abord parce qu’étant, pour le moins, d’une qualité variable, il a besoin, pour prospérer, d’en appeler à l’idée reçue que ce qui est inaccessible est nécessairement génial. Comment vendrait-on des rectangles marron sur carrés gris, une pastèque sur un piédestal (Fiac 2009) et d’autres produits dont le minimalisme recouvre souvent la vacuité, sans parier sur le snobisme d’un spectateur qui, flatté d’en pressentir l’audace et le sens caché, excommunie les sceptiques comme un troupeau de réactionnaires, de grincheux et d’imbéciles?

Ensuite, parce qu’il est individualiste. Et comment ne pas l’être quand on considère qu’il suffit de s’exprimer pour être un artiste? Réduit, comme dit Jean Clair, académicien atrabilaire, à « un idiotisme exprimant les caprices infantiles d’un individu qui croit ne rien devoir à personne », l’art contemporain est le théâtre d’une étonnante inversion, au terme de laquelle il est plus facile d’être « artiste » que spectateur. L’hermétisme (et donc l’élitisme) lui vient, paradoxalement, d’une démocratisation du geste même de l’artiste qui, se prenant au sérieux et remplaçant le talent par le seul courage de s’exprimer, dispense de tout effort, à commencer par celui de se rendre intelligible. Quand tout le monde peut devenir artiste, l’art ne s’adresse à personne. Les spectateurs de l’art contemporain n’ont pas tort, à ce titre, de considérer qu’il n’y a pas un art contemporain, mais autant d’arts contemporains qu’il y a d’artistes. Le problème, c’est qu’à ce compte-là il n’y a plus d’art du tout.

Enfin, et c’est le plus grave, parce qu’il est conceptuel et qu’il sacrifie l’émotion à la pensée. A la différence des beaux-arts, l’art contemporain demande qu’on le démontre. En ce sens, sous couvert d’avant-gardisme, il ressuscite l’esthétique platonicienne, selon laquelle le beau n’étant qu’un moyen d’accéder à la vérité, l’art n’est pas à lui-même sa propre fin, mais doit se mettre au service d’une cause plus vaste. Les oeuvres d’art contemporain sont ainsi, à double titre, des objets de « spéculation »: si c’est au prix du marché qu’elles doivent leur valeur, c’est parce qu’elles s’adressent à l’intelligence, plus qu’à la sensibilité. « De nos jours, dit Hegel dans L’Esthétique, on ne vénère plus une oeuvre d’art, et notre attitude à l’égard des créations de l’art est beaucoup plus froide et réfléchie. […] Dans ces circonstances l’art, ou du moins sa destination suprême, est pour nous quelque chose du passé. »

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