Kandinsky : « l’artiste, en général, n’a que peu à dire. Il lui suffit d’une nuance insignifiante pour se faire connaître » 


Voici une citation de Kandinsky, dont Karl Hofer (propos rapportés par Günter Grass) avançait qu’il ne fut qu’un « peintre kitsch mortellement bigarré », mais dont la clairvoyance sur l’état de l’art de son temps est d’une telle acuité qu’elle pourrait aisément être transposée aussi bien qu’aujourd’hui.

« L’artiste emploie son génie à flatter des besoins inférieurs ; il introduit un contenu impur dans une forme prétendument artistique. Il attire à lui les faibles, il les pervertit au contact des plus mauvais, il trompe les hommes et les aide à se tromper en les amenant à se persuader, eux-mêmes et d’autres avec eux, qu’ils ont soif du spirituel et que la source où ils étanchent leur soif est une source pure. De telles œuvres n’aident pas la montée vers les sommets, elles l’entravent ; elles font reculer ceux qui s’efforcent d’avancer et elles infectent l’air autour d’elles.

Il y a dans le monde spirituel des périodes stériles, pauvres en talents, où nul ne tend aux hommes le pain qui donne l’illumination. Ce sont les périodes de décadence. Des âmes sans cesse tombent dans les rangs les plus inférieurs du triangle qui, dans son ensemble, donne l’impression d’être immobile. Mais en réalité, il rétrograde et descend. Dans ces époques muettes, où le regard est borné et se heurte aux ténèbres, les hommes attachent une valeur spéciale et exclusive aux succès extérieurs. Seuls comptent pour eux les biens matériels ; chaque progrès technique qui ne sert et ne peut servir qu’au corps est salué comme une victoire. Les forces purement spirituelles passent inaperçues.

Ceux qui ont faim d’illumination, ceux qui voient restent à l’écart ; on les tourne en dérision, on les traite de fous. Mais ces quelques âmes rares résistent et veillent. Elles ont un besoin obscur de vie spirituelle, de science, de progrès. Elles gémissent, inconsolées et plaintives, dans le chœur des appétits grossiers, des jouisseurs avides des biens les plus matériels. Les ténèbres se font toujours plus pressantes. Le doute torture ces âmes inquiètes, l’angoisse les épuise. Autour d’elles le gris s’épaissit. Mais ce lent obscurcissement leur fait peur et, de désespoir, elles se jettent dans la nuit.’art dégradé de ces époques ne vise plus qu’à des fins matérielles. Il demande son inspiration aux sujets les plus vils, car il ne saurait y en avoir de relevés pour lui (…).

L’art est à la recherche d’une réponse. Spécialisé, il n’est plus intelligible que pour les artistes, et les artistes commencent à se plaindre de l’indifférence du public pour leurs œuvres. A ces époques, l’artiste, en général, n’a que peu à dire. Il lui suffit d’une nuance insignifiante pour se faire connaître et apprécier par un groupe de mécènes et d’amateurs d’art qui le prônent (ce qui ne va pas sans lui procurer le cas échéant quelques avantages matériels). On voit alors une foule d’hommes, doués d’une apparence de talent, qui se jettent, non sans adresse, sur un art qui paraît si simple à conquérir. Dans chaque « centre d’art » vivent des milliers d’artistes de cette espèce, la plupart uniquement préoccupés de se chercher une matière nouvelle et qui créent, d’un cœur froid, sans enthousiasme, sans élan, des millions d’œuvres d’art.

La « concurrence » augmente. La poursuite acharnée du succès rend la recherche toujours plus superficielle. De petits groupes qui, par hasard, ont réussi à se tenir à l’écart de ce chaos d’artistes et d’œuvres, se retranchent sur les positions qu’ils ont conquises. Le public regarde sans comprendre. Un tel art ne peut l’intéresser, et il lui tourne tout simplement le dos.

(…) dès que transparaît dans la manière qui lui est propre l’intime expérience de l’artiste et la puissance d’émotion qui la rend communicable aux autres, l’art entre dans la voie au bout de laquelle il retrouvera ce qu’il a perdu, ce qui redeviendra le ferment spirituel de sa renaissance. L’objet de sa recherche n’est pas l’objet matériel concret auquel on s’attachait exclusivement à l’époque précédente – étape dépassée – ce sera le contenu de l’art, son essence, son âme, sans laquelle les moyens qui le servent ne sont jamais que des organes languissants et inutiles.

Ce contenu, l’art seul peut le saisir, seul il peut l’exprimer clairement par les moyens qui lui appartiennent »

Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier, 1910 (parution 1912)

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Un commentaire

  1. 13 février 2012 à 3:00

    […] mais dont le concept est daté aux années 50), que chacun a sa langue à lui. Kandinsky n’écrivait-il pas dès 1912 : « l’artiste, en général, n’a que peu à dire. Il lui suffit d’une nuance […]


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