Kandinsky : une analyse, façon test de Rorschach


Une constante des théories modernistes, puis postmodernistes : la projection de tout et n’importe quoi, de la part du théoricien (et du regardeur, en général) sur des objets qui ne contiennent pas intrinsèquement ce qu’il énonce. Cela fait immanquablement penser au test psychologique dit « de Rorschach », dans lequel le patient énonce ce que lui évoque une tache d’encre dupliquée par un pliage : « une série de planches de taches symétriques et qui sont proposées à la libre interprétation de la personne évaluée » (merci Wikipedia). Le test de Rorschach est un exercice qui révèle la personnalité du patient qui énonce : elle le renvoie à lui-même ; elle sert l’analyste à effectuer un diagnostic. De la même façon, la projection verbale sur ce que Jean-Philippe Domecq appelle des « objets spéculatifs » (aux deux sens du terme) ne fait que renvoyer le regardeur à lui-même. Une oeuvre vide de signes qui soient communs à celui qui fait (artiste) et celui qui regarde (spectateur) est vide de sens partagé. Et c’est parce qu’elle est vide que, tout comme le miroir, elle renvoie l’image de celui qui la regarde. Ce spectacle, au fond, n’est qu’une façon de jouir de soi, en masturbant son narcissisme avec la main de l’arbitraire, car sans symboles concrets (contraire d’abstrait), il ne peut y avoir de sens partagé : alors, règne l’arbitraire de l’artiste et celui du regardeur, libre d’interpréter à sa guise. Vassily Kandinsky lui-même écrivait en 1912 ce qui ressemble à une intuition des développements du narcissisme de masse (lequel a depuis lors bien pourri en un prétendu hédonisme qui n’est en bonne partie qu’un consumérisme doublé de haine de soi) : « Lorsque la religion, la science et la morale sont ébranlées (celle-ci par la rude main de Nietzsche) et lorsque leurs appuis extérieurs menacent de s’écrouler, l’homme détourne ses regards des contingences extérieures et les ramène sur lui-même ». C’est bien de cela qu’il est question. Voici un cas d’école, tiré d’un livre des éditions Taschen, avec une analyse d’une toile dudit Kandinsky.

« Kandinsky a peint le Tableau avec l’arc noir en 1912, l’année où a été publié l’Almanach du Cavalier bleu. Sur un plan abstrait se déploie ici le combat antithétique entre l’esprit et la matière, la matérialité et l’idéalité, qui doit résoudre la tension entre la sensualité et la spiritualité. C’est la raison pour laquelle les motifs symboliques d’autrefois – le cheval et le cavalier qui lutte contre le dragon – ont été stylisés jusqu’à devenir des signes. Il s’agit donc ici de la confrontation entre les formes et les couleurs qui ont intégré l’ancienne compétition dualiste en devenant image.

Trois blocs de couleur s’affrontent : en bas à gauche une forme biomorphique irrégulière bleue, à droite en face un élément cunéiforme rouge violacée qui rassemble comme la courbe noire les formes se trouvant dans la partie inférieure du tableau. Après avoir en un premier temps reconnu dans ces signes les vestiges d’un cavalier, l’idée s’impose que l’arc noir est une lance rallongée, pointée contre la forme couleur cinabre qui s’avance agressivement vers le haut. Usant de métaphores, Kandinsky écrit que « le rouge, tel qu’on se le représente,en tan que couleur typiquement chaude et sans limites, produit intérieurement l’effet d’une couleur très vivante, fougueuse et mouvementée – qui ne possède cependant pas le caractère irréfléchi du jaune se consumant de tous côtés – mais qui, malgré toute son énergie et son intensité, dégage une puissante note d’une force immense qui semble aller droit au but » (…).

Dans ce tableau fascinant Kandinsky a réussi à montrer en formes abstraites le conflit entre le matériel et le spirituel, lui donnant ainsi une signification universelle », Hajo Düchting, Le cavalier bleu, éd. Taschen.

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