Squat d’artistes « la Bankize » : les « alternatifs », ou l’art de faire l’artiste plutôt que l’être


Dans la préface à une anthologie de l’immense poète lyrique Dylan Thomas (Ce monde est mon partage et celui du démon), on peut lire quelques extraits de correspondance attestant une férocité à l’égard des poètes du temps. Particulièrement :  « Auden est exactement ce qu’un poète anglais moderne doit être : il est parfaitement élevé (et à grands frais) mais toujours délicieusement excentrique. C’est un rebelle (c’est-à-dire qu’il est officiellement communiste) mais il faut bien que jeunesse se passe et il sera décoré de la Médaille du Roi. Il a un grand sens de l’humour, il n’est pas l’un de ces Bohémiens démodés et rêveurs (ce qui veut dire qu’il n’est jamais bourré en public, qu’il s’habille comme un maître d’école et non comme l’un de ces « imbéciles d’artistes ») ».

Cela rappelle à mon souvenir un squat d' »artistes » parisien visité à l’hiver 2005-2006. Il s’agissait d’une ancienne banque, dont les locaux étaient inoccupés, sise près de l’Opéra. Un ami, frayant avec des street-artists (graffeurs notamment) et autres « alternatifs », grâce auxquels il avait rencontré les squatteurs, m’avait invité à venir.

S’y tenait une exposition, à laquelle participaient les résidents et des homologues berlinois. La visite fut globalement navrante. Six ans plus tard, il n’en surnage que peu de souvenirs bien précis, et les seuls l’étant le doivent à la cocasserie. Par exemple, dans une pièce, se tenait une « installation » : un muret de briques ou de parpaings, vraisemblablement avec un trou ou bien un objet posé dessus (une chaussure rouge, par exemple) qui devait avoir une signification quelconque ; cette « œuvre » était surplombée par une sorte de « sculpture » flottante, chose informe, blanche, suspendue en l’air par des fils. Il y avait aussi, je crois, une sorte de babyfoot avec des bidouillages électriques, une « installation » de robots dans la salle des coffres. Seule un montage vidéo, moins ennuyeux que le reste, se démarquait de la médiocrité ambiante.

Quelques jours plus tard, voilà que je reviens sur les lieux, à l’occasion de ce qui était une réunion (hebdomadaire) des occupants du squat. On m’avait vaguement proposé de participer à la feuille de chou que voulaient réaliser les « artistes » afin de montrer à la mairie de l’arrondissement qu’ils étaient bel et bien des artistes (ô l’ombre portée du grand mot CULTURE, là-derrière) et méritaient donc de se voir aider dans l’obtention du squat ou d’un autre lieu de « création ».

La réunion était l’occasion de faire le point sur l’exposition qu’ils avaient organisée, ainsi qu’à régler des formalités liées à l’organisation du lieu. Pour dissiper le brouhaha qui envahissait la pièce, un « leader » du lieu grimpe sur la table, pour se faire entendre – et surtout se faire voir. Avec son pétard au bec, sa vêture disait tout : suffisamment élégant pour ne paraître pas comme un gueux de squat, mais avec ce qu’il faut d’excentricité pour signaler qu’il est un artiste (bonnet bouffon, chaussons fantaisistes, qui auraient pu ressembler à ceux ci-contre). Sans grande surprise, mon ami m’apprend plus tard que ce type (car moins qu’un individu, il était l’incarnation d’un type d’individu) travaillait dans la finance et qu’il a tout plaqué du jour au lendemain pour faire de l’art.

La bouffonnerie de cette expérience résume tout ce que m’inspire l’art contemporain (je ne dirai pas que tous les squats d’artistes se résument à des gesticulations et des âneries : ce serait péremptoire et sûrement faux, car on y trouve aussi de vrais artistes) :

1. Il importe plus de faire l’artiste que de l’être, d’imiter les « symptômes », les apparences qui signalent l’artiste. Au final, il ne s’agit que de singerie, pitrerie et gesticulations. Et l’on a davantage le sentiment d’avoir affaire à de grands enfants qui font l’intéressant, qu’à d’authentiques artistes.

2. On y voit des personnes, plus ou moins rebelles à un système politique, économique et social en effet absurde, chercher du sens – un sens fatalement intérieur, puisqu’il est comme impossible de comprendre les choses exposées sans en passer par la tête de l' »artiste ». Si bien que l’impression qui se dégage est d’observer de grands gosses vivant dans leur monde, davantage qu’ils ne s’arment pour vivre dans notre monde commun et, si possible lutter contre et le transformer, ou armer leurs semblables d’outils critiques et perceptifs. Impression d’une incapacité à se relier, à créer un sens commun, partagé. Ils souffrent d’un monde corrompu par le non-sens et où tout s’effrite et s’éclate – de la cohérence sociale aux lois, en passant par la connaissance, sans cesse plus spécialisée – et cependant, ils croient trouver un refuge dans l’effritement, l’éclatement et le non-sens.

3. On y voit, également, de prétendus « artistes », mais aussi leurs amis, ainsi que des visiteurs, qui s’entretiennent dans le mythe de représenter une « alternative ». Mais ils ne font que retourner positivement ce qui n’est en vérité qu’un échec : celui de prétendus artistes que le monde de l’art, qui pourtant expose des choses d’une nullité équivalente, rejette. Or, parler le langage « esthétique » du dominant (celui du non-art) ne saurait constituer une alternative, ni une menace, à ce système dominant (encore faudrait-il qu’ils réalisent que le monde de l’art contemporain auquel ils aspirent et dont ils s’approprient les non-critères, n’est que l’esthétique du monde qu’ils prétendent dénoncer par ailleurs, puisqu’ils se disent volontiers « de gauche », expression qui veut dire tout et rien car il y a des fractures idéologiques majeures entre NPA ou Front de Gauche, et Parti prétendument socialiste, par exemple). Seule saurait constituer une alternative la production d’art, d’œuvres authentiquement artistiques. Mais il est plus commode de jouer au rebelle (comme on « joue au cowboy » quand on est un marmot) que d’être réellement un artiste, a fortiori en ces temps où l’art de façon globale ne représente qu’une fraction de ce que produit le monde de l’art. On peut donc dire, en empruntant l’exécrable mot des libéraux, que ce sont des losers du monde de l’art qui préfèrent se qualifier d' »alternatifs » pour valoriser ce qui n’est en fait qu’un échec, un rejet du monde culturel dont ils imitent pourtant les productions.

4. Le mythe « alternatif », que représentent bien – entre autres – les squats d’artistes, n’est en fait bien souvent que la version fauchée du libéralisme pratiqué par les richards. Au monde du fun perpétuel de Berlusconi, de la rigolade, de la cocaïne, de la débauche, des femmes pornographisées, du piétinement des tabous et des frontières (morales et géographiques), les « libertaires » et « alternatifs » ne représentent en fait qu’une version fauchée, nullement contestataire, mais aspirant seulement aux mêmes illimitations et jouissances que ceux dont, en somme, ils copient l’esthétique vide et néantisante.

Aux dernières nouvelles, la fine équipe de « la Bankize » (noter, au passage, – ô facétie d’artistes – que même l’orthographe est « alternative », le K et à moindre le mesure le Z étant des lettres fétiches des « alternatifs », qui aiment écrire, par exemple : « authentik », « muzik », etc.) serait désormais basée dans un squat de Belleville. Il y aurait eu des histoires de deal de dope, d’après mon ami, qui a gardé des contacts… Ô contestation ! Ô alternative !

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2 commentaires

  1. sara chelou said,

    24 janvier 2012 à 8:18

    On sait tres bien que dans les squats il n’y pas forcément d’art contemporain meme si il peut y avoir des jolies choses,
    chercher l’art contemporain dans des installations à la va vite dans les squats c’est un peu aléatoire c’est sur.
    Personne d’ailleurs n’a jamais dit que les squats étaient au coeur de l’art contemporain…Au coeur de l’expérience sociale politique humaine ainsi qu’un aventure arttistique pourquoi pas, mais bon ça s’arrete là, pour la bonne raison que le squat est le lieu des sociabilités, du carrefour des experiences et des connaissances échangées, et des communautés, et que le recherche artistique reste quelque chose de profondément intime à mon avis qui ne peut pas être obtenue par la cooptation propre à la vie collective. Alors j’ai envie de demander à l’auteur de ce texte confus qu’à t’il voulu nous dire et quelles furent la hauteur de ses attentes pour une telle frustration à la limite de la détresse? S’il y avait un apprentissage à retenir de ces lieux qui lui ferait du bien ce serait je pense « just do it »!

    • 25 janvier 2012 à 12:56

      Bonjour.

      Le titre me semble clair et le reste de l’article aussi : il s’agit de squats d’artistes.

      Je parle, au demeurant d’une expérience (j’en ai connu deux autres, qui tantôt me confirment et tantôt nuancent ce que je relate ici), donc d’un regard personnel.

      « Personne d’ailleurs n’a jamais dit que les squats étaient au coeur de l’art contemporain… » : certes, pas même moi. Pour le reste, vous vous égarez, en confondant « squat d’artistes » et squat tout court.

      Quant à la recherche artistique qui « reste quelque chose de profondément intime » : oui et non. Avez-vous entendu parler de l’impressionnisme, du fauvisme, des nabis, de Die Brücke, Blaue Reiter, du cubisme, de dada, du futurisme, du surréalisme, d’Oulipo, des situationnistes… et j’en passe…? Les groupes ne sont pas rares dans l’histoire de l’art.

      L’auteur de ce « texte confus » a voulu vous dire précisément ce qui est écrit (mais peut-être en allant lire d’autres articles aurez-vous une idée plus exacte). Il n’y entre aucune frustration – vous sentez-vous frustrée quand vous constatez qu’Obispo ou Rihanna c’est de la merde ?

      Quant au « just do it », il montre précisément ses limites lorsqu’il consiste à faire croire que tout le monde est artiste et que tout (donc n’importe quoi) peut être de l’art. Et il s’avère que, dans la pratique, cette supposée « démocratisation » n’a été qu’un nivellement vers le bas des pratiques prétendument artistiques… et que, au lieu de rapprocher du peuple (« plebs ») ce qui se présente comme de l’art, cette idéologie n’a fait que profiter à une clique de prétentieux snobs qui croient être « initiés ».

      Rangez donc maintenant votre flingue : en voyant squat vous semblez avoir compris que c’était une attaque contre les squats en général. Relisez, le propos est pourtant clair.


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