Giovanni Anselmo, ou le (non-)art au kilo


A Bruxelles, « restructuration » du musée oblige, certains des chefs d’oeuvre des musées royaux ne sont plus visibles. Patience en attendant de pouvoir de nouveau accéder aux nouveaux musées qui, de la même façon que le musée Magritte, vont naître et récupérer une partie des collections (et par la même occasion, vous faire casquer un ticket de plus, quand il n’en fallait qu’un autrefois – et gratis – pour accéder à toutes les collections)… Car heureusement, les fins décideurs du musée proposent une sélection d' »oeuvres » modernes (Broodthaers, Fontana, Judd…), où vous pourrez calmer votre impatience en riant des inepties comptant pour rien. Ou bien voir, dans le patio, cette remarquable installation de Giovanni Anselmo, grand nom de l’Arte povera. Une installation (toiles, pierres) dont le coût onéreux vient sans doute de ce qu’a dû être appliquée une tarification au poids.

Voilà quelques semaines, avec des amis, nous allons visiter les délicieuses collections des Musées Royaux de Bruxelles. L’entrée est désormais payante (et pas qu’un peu !) et qui était gratuite jusqu’à il n’y a pas si longtemps encore (ô délices du libéralisme économique !). On y apprend que, après la création d’un musée Magritte (d’ailleurs très chouette) qui l’a amputée, la collection permanente va être plus encore dépecée et démembrée, en vue de la création d’un musée « Musée Fin de siècle », remplaçant, semble-t-il, le musée d’art moderne et, mettant en valeur l’art nouveau… (Pour des explications plus précises, allez plutost lire le blog des protestataires.)

En attendant, impossible d’accéder aux quelques trésors qu’abritaient les sous-sols – actuellement en travaux – de la peinture réaliste ou symboliste, entre autres. Souvenirs de remarquables peintures des XIXe et XXe siècles, notamment l’extraordinaire Scène de l’enfer d’Antoine Wiertz (ci-contre), Les trésors de Satan de Jean Delville (voir ici) ou encore une remarquable Tentation de saint Antoine de Salvador Dali (voir là).

Mais la déception n’a pas duré – ou à tout le moins a-t-elle été apaisée dans le rire en observant un empilement de vastes châssis entoilés apposés au mur, surmontés de pierres massives et d’un tout petit monochrome bleu. « Sacrebleu, la belle bête ! » – et nous nous approchons. Nous interpellons des employés du musée, désireux de connaître la justification théorique de la présence ici de ce qui aurait eu tout aussi bien sa place dans la remise d’un magasin de fournitures pour la peinture et dans une carrière d’extraction… Un employé, puis un second se montrent perplexes et ne savent répondre, nous disent qu’ils n’ont pas de formation en art – donc pas d’information à communiquer. Un troisième se joint à nous et expose la théorie qu’il a eu le temps de concevoir, côtoyant ce mystérieux bazar(t) quotidiennement. Selon lui, la toile blanche est la difficulté de l’artiste face à la création et les pierres qui surmontent les 66 toiles représentent le poids de la création. Le tout petit monochrome bleu (possible double référence à deux d’Yves Klein et à ceux prétendument « iconiques » de Malevitch), en revanche, reste pour lui un mystère.

Somme toute, j’énonce mon verdict : c’est vraiment bidon. A quoi il m’est répondu que, certes, ça l’est, mais que c’est du « bidon » qui coûte cher, puisque le prix serait autour de 10 000€ (mon souvenir est flou : il est possible qu’il soit supérieur). Donc cette espèce d’Ikéart coûte cher. « C’est de l’art au kilo, ça ne fait pas de doute » : voilà notre conclusion. Si bien qu’en généralisant ce mode tarifaire, il y aurait de fameuses affaires à réaliser aux Musées royaux…

Trêve de blabla, soyons délicieux en vous offrant une illustration :

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Qu’est-ce exactement ? Hé bien, il s’agit d’une « oeuvre » d’un des grands noms du courant Arte povera, à savoir Giovanni Anselmo, connu en France pour son truc du Centre Pompidou : une salade retenue par une pierre et un câble contre un bloc de granit et pourrissant, intitulée Struttura che mangia (soit : Structure qui mange). Ceux qui voudront rire un peu peuvent aller lire le dossier du Centre Pompidou sur l’Arte povera.

La présentation que donne du Sans titre des Musées Royaux de Bruxelles est la suivante :

Ce qui surprend à l’examen de cette oeuvre « Sans titre », c’est la capacité de cet empilement de toiles à supporter le poids des blocs de pierre. L’apparente absence de pesanteur étonne. Et c’est bien là l’effet que veut atteindre Anselmo : confronter le spectateur, aveuglé par la banalité de l’habitude, à l’omniprésence d’une force naturelle dont il ne prend pas toujours pleinement conscience, voire pas du tout (d’après Rafaël Knops, in ‘Musée d’Art Moderne. Oeuvres choisies’)

Allez, il n’y a pas lieu de sa fatiguer davantage les doigts sur le clavier : c’est d’une telle sottise que je ne m’embêterai pas plus longtemps à m’y attarder ce soir. Lisez le dossier du Centre Pompidou, qui vous révèlera ce dont il s’agit dans l' »art » d’Anselmo :  » Anselmo repositionne les matières pour tenter de leur redonner leurs qualités originelles : tension, énergie, éternité, basées sur les lois de la physique comme la pesanteur, la gravité et sur leurs transformations possibles ».

En somme, Anselmo a le mérite de vous rappeler la loi de la pesanteur qui vous fait tomber si vous sautez, ainsi que le dépérissement des matières organiques. Il fallait pour cela un grand esprit, un artiste majeur capable de mettre en forme cette pensée capitale pour l’existence humaine.

Merci Giovanni.

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