Annie Ernaux : « il faut transmettre »


« J’ai fait partie de cette génération en 68 qui pensait : il faut faire table rase. Justement non, je crois qu’il faut transmettre. Par un mode de vie qui serait différent, qui ne soit pas dans l’urgence ni l’effacement permanent de ce qui vient de se passer, dans la consommation. Où les gens trouvent-ils le temps de réfléchir, de faire des liens ? On ne peut pas échapper à la politique et il faut y réfléchir. » – Annie Ernaux, « Passion amoureuse et révolte politique cela va de pair », interview à Rue 89.

Dans l’obsession à détruire le passé, à « s’affranchir » des tabous, à transgresser les limites – esthétiques, sociales ou morales -, tout un pan de l’art contemporain contribue activement à se poser en esthétique du capitalisme. Détruire le passé, couper l’homme de ses racines, de sa mémoire collective, le réduire à son individualité, à sa psychologie et ses « mythologies personnelles », c’est aviver son attitude pulsionnelle, qui rend l’individu puéril.

Cette dégradation de l’individu, coupé de son appartenance à une histoire et à une société, est la manifestation typique de la culture capitaliste, en tant que « fait social total » (Marcel Mauss) : l’homme sans mémoire est réduit à n’être que pulsions, auxquelles le capitalisme offre des réponses dans la consommation ; l’homme sans appartenance sociale est réduit à ne pouvoir avoir prise sur le sort collectif duquel il participe et dont il peut, accessoirement, être une victime.

Ce qui est valorisé dans le champ de l’art contemporain, à savoir l’exercice d’une liberté le plus absolue possible (pourvu qu’elle n’aille pas jusqu’à l’attentat ou au meurtre – encore qu’on a pu entendre Karlheinz Stockhausen dire son admiration pour les attentats du 11 septembre 2001, comme Marinetti 90 ans plus tôt faisait l’apologie de la guerre), procède au fond d’une même logique de suprématie de l’individu (ses désirs, ses pulsions, sa loi, ses symboles) sur la société que celle qui, en partie, explique le recul de l’investissement partisan et syndical, la montée de l’abstention, et l’explosion des créations d’associations, plus proches des désirs individuels ou groupusculaires  – seraient-ils par ailleurs tout à fait légitimes.

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