Jean Clair continue son combat pour l’Art et contre l’art contemporain


Figure majeure du monde de l’art en France de ces 40 dernières années, le très prolixe Jean Clair sortait au printemps deux nouveaux ouvrages : un essai (L’hiver de la culture) et un journal (Dialogue avec les morts). S’inscrivant dans la continuité de ses ouvrages antérieurs, si ces deux livres n’apportent guère de nouveauté, réaffirmant et reformulant des idées déjà développées, ils n’en sont pas moins stimulants par leur lucidité et leur érudition. Homme de saine colère, élitaire plutost qu’élitiste, exigeant en art forme et sens, Jean Clair est un des plus éminents défenseurs de l’Art – et l’un des plus intéressants dénonciateurs de l’imposture de l’art contemporain.

Article issu de Toutelaculture.com.

L’art moderne dans ses ultimes développements et à plus forte raison sa dégradation en la savante idiotie nommée « art contemporain » ont réussi à imposer une sorte d’idéologie intimidante pour les non initiés, consistant dans la croyance – souvent intériorisée – que son rejet ne peut qu’être le fruit de l’ignorance et de l’incompréhension. Pis : que le rejet savant des personnes comprenant l’histoire et les enjeux de cet « art », ne serait que signe de passéisme, sinon d’accointance fascisante inavouée.

Or, il existe bel et bien une riche et stimulante critique, savante, rigoureuse, de l’orthodoxie de l’histoire de l’art du XXe siècle (les vainqueurs imposent toujours leur vision de l’Histoire). Celle-ci d’ailleurs semble grossir depuis la « querelle de l’art contemporain » (pour citer un essai de Marc Jimenez) des années 90.

Parmi les critiques de l’art contemporain et du modernisme, Jean Clair n’est pas le plus tendre ; il l’est d’autant moins que sa connaissance de l’art contemporain est nourrie et approfondie, et non légère et distante. D’une grande érudition, celui qui fut conservateur du Centre Pompidou, du musée Picasso et du Musée d’art moderne de Paris et qui organisa l’une des plus marquantes expositions parisiennes de ces dernières années (Mélancolie : Génie et folie en Occident, en 2005-2006) développe une pensée rigoureuse, où la rêverie et l’imagination croissent sur un fertile terreau d’idées, de lectures, d’images et de symboles, de souvenirs personnels aussi. Un grand amateur d’art surtout, un amoureux de la beauté, un moderne au sens de Baudelaire, figure tutélaire de sa pensée sur l’art et la modernité. Un intellectuel exigeant du sens et de la mise en forme, et qui accuse l’art contemporain de n’avoir ni passé ni mémoire (il parle de « modernité amnésique »), ni feu ni lieu, ni esthétique ni éthique.

On est donc, aussi bien dans L’hiver de la culture (éd. Flammarion) que dans le plus intime Dialogue avec les morts (éd. Gallimard), fort éloigné des hagiographies ratiocinantes du journalisme d’art et des catalogues de musées d’art contemporain. Sa pensée est claire, ses traits sont affûtés. Son regard est aussi très emprunt d’amertume, par exemple quand il dénonce la « modernité amnésique » née de l’art moderne américain et de sa « tradition du nouveau » théorisée par Harold Rosenberg (il l’avait d’ailleurs critiqué avec justesse, citant Octavio Paz, dans Considérations sur l’état des beaux-arts, en 1983). Il estime qu’un art ne peut être sans mémoire ni passé, sans ancrage – ce qui ne manquera pas de faire tempêter les idiots aptes à voir du fascisme partout où pointe l’affirmation d’une appartenance, d’une identité, d’un lien à la tradition et au passé.

Il se consterne des artefacts d’un art stercoraire, vautré dans la merde, la pisse, le sang et autres excrétions, dégradation de l’homme renvoyé à sa seule matérialité et signale à juste titre la puérilité, le caractère profondément régressif des récurrentes obsessions scatologiques de l’art contemporain (songeons à Piero Manzoni, Otto Muehl, Louise Bourgeois, David Nebreda, Pierrick Sorin…). D’un autre côté, il loue des artistes authentiques (Avigdor Arikha, Arturo Martini, Artistide Maillol, Zoran Music…), dans des pages baignées d’une lumière de mélancolie.

L’essor de l’art contemporain, celui qui a évacué les critères de jugement (beauté, maîtrise technique, idée et mise en forme de l’idée), il le relie à la dégradation intellectuelle d’une élite bourgeoise sans culture, qui « ne jouit de rien, n’ayant goût à rien. Elle a remplacé l’ancienne bourgeoisie riche et raffinée qui vivait parmi les objets d’art, les tableaux et les meubles qu’elle se choisissait et dont elle faisait parfois don à la nation (…) Mais surtout, société cultivée, qui prenait son plaisir à fréquenter, à côtoyer, à devenir à l’occasion l’amie, non d’un homo mimeticus, trader ou banquier lui-même [pique adressée aux Koons, Hirst & co., NDR] qui lui aurait renvoyé au visage sa propre caricature, mais d’un homme différent d’elle, étrange, un artiste, un « original » – au double sens du mot – dont elle appréciait l’intelligence et le goût, comme Ephrussi, Manet ».

S’arrêtant à l’une des idées-forces de l’idéologie de l’art contemporain, il rejette le mythe de l’expression d’une spontanéité géniale, que l’on retrouve chez Pollock ou chez Beuys parmi tant d’autres. Un mythe fondé sur l’affirmation que chacun est un artiste et qu’il n’est pas nécessaire d’apprendre une technique pour s’exprimer… et qui a fini par faire loi : « (…) Mais que peut-on « enseigner » aujourd’hui dans une école des beaux-arts, qui n’a plus rien à transmettre, sinon les ficelles, non plus le savoir-faire d’un métier, mais le savoir-vendre d’un marché ? Au mieux un vouloir-faire et l’enseignant s’échauffera devant ses étudiants comme la mère devant son enfant qui voudrait bien marcher : « Exprimez-vous, lâchez-vous… Allez-y » Mais lâcher quoi et aller où ? »

De plus en plus déçu par ce qui s’expose sous le label d’art dans les musées, Jean Clair dit trouver ailleurs, dans la danse et l’art lyrique, de nouveaux éblouissements esthétiques. A ses yeux, « (…) il y a dans ces disciplines – le mot reprend son sens – un métier, une maîtrise du corps longuement apprise, une technique singulière, année après année enseignée et transmise. Or, il n’y a plus ni métier ni maîtrise en arts plastiques. Il ne peut y avoir de master class en peinture, parce qu’il n’y a plus de maître »…

C’est en somme un discours élitaire – et non élitiste – que tient Jean Clair, estimant que l’art s’acquiert, car il inclut les dimensions de savoir-faire, de technique, de transmission, de tradition, mais encore d’accomplissement formel (mise en oeuvre) de l’idée et de transcendance. C’est donc l’égalitarisme qui est visé, en ce qu’il consiste non à donner de façon égale pour tous les moyens d’apprendre, de comprendre et de pratiquer l’art, mais celui qui estime que tout cela ne fait qu’obvier à la créativité spontanée et confuse de chacun.

Pour cette même raison, Jean Clair rejoint le critique d’art Quatremère de Quincy (fin XVIIIe – début XIXe), dans sa critique des musées. Et même Marinetti (« Musées, cimetières ! »), quoique ses conclusions soient autres. Au fond, l’interrogation posée n’est pas vaine : à quoi sert un musée ? Quel bénéfice en tirent ceux qui en masse le fréquentent ? Son regard est désabusé : « Ennui sans fin de ces musées. Absurdité de ces tableaux alignés, par époques ou par lieux, les uns contre les autres, que personne à peu près ne sait plus lire, dont on ne sait pas pour la plupart déchiffrer le sens, moins encore trouver en eux une réponse à la souffrance et à la mort. (…) Ceux qui, autrefois, place de Grève, allaient se masser devant l’éclat supposé des supplices, vont aujourd’hui se presser devant l’éclat d’oeuvres dont ils ne savent guère en général le sens ni la finalité. La fascination de l’horreur et celle de la beauté se recoupent, dans une commune ignorance de leur cause ».

Dressant une liste de constats globalement très sombres sur l’état de dégradation de l’art aujourd’hui, Jean Clair semble vouloir ne voir le verre à moitié vide. Face à une époque dont on ne veut voir que les aspects exécrables (et l’art dominant en est un patent), il y a deux possibilités : l’action d’une part qui naît de l’espérance (vertu théologale qui semble avoir déserté l’auteur, pourtant très prompt à déplorer le recul de la croyance), et d’autre part l’acédie (quant à elle, un péché capital, d’ailleurs) et l’inaction. Or, c’est l’image d’un auteur vermoulu de nostalgie qui apparaît ici. Celle d’un homme qui renonce à voir dans les ruines un champ libre pour rebâtir un avenir, mais qui s’obstine à porter le regard en arrière en regrettant le temps révolu. Or, oui, la croyance dogmatique de masse – pour le christianisme plus particulièrement – a reflué (la fameuse « crise des valeurs », dont il parle beaucoup d’ailleurs), expliquant l’incompréhension des oeuvres dans les musées, pareilles à des dépouilles dont le sens s’est perdu. Mais d’une part, il est inimaginable de concevoir une restauration des rigidités dogmatiques anciennes en ces temps « hypermodernes » (pour citer Gilles Lipovetsky) où tout – idées et hommes – n’est que fluidité. En outre, le besoin de sens est si inhérent à l’être humain qu’un constat de nihilisme est absurde. Et il est trop aisé aussi de condamner notre époque au nom de ses seules abjections (le tout-marchand, la haine de la beauté, de l’apprentissage et de l’effort, le refus de la tradition et du lien au passé dans l’art, etc.) au nom d’une époque reconstituée, celle de son enfance, d’un temps où le modernisme n’avait pas encore tout ravagé dans l’art jusqu’aux consternantes conséquences observables depuis au bas mot une soixantaine d’années.

Précisément, c’est là que pêche Jean Clair l’atrabilaire (Journal atrabilaire était d’ailleurs le titre d’un précédent de ses ouvrages). Car, outre l’espérance, en filigrane, de réhabiliter la conception baudelairienne de la modernité en art et l' »aura » benjaminienne de l’oeuvre, unique et accomplie (et encore n’explique-t-il pas comment y parvenir), aucune proposition n’est énoncée, hélas ! dans ces deux livres au demeurant très stimulants. Tout comme les critiques du capitalisme néolibéral à gauche vis-à-vis du système économique, Jean Clair a le mérite de décomplexer en fournissant de justes raisons au rejet de l’idéologie qui usurpe le mot art. Mais tout comme un pan des antilibéraux de gauche, il se situe dans une impasse, faute de savoir assortir sa critique de motifs d’espérance ni de donner une solution possible aux problèmes énumérés. C’est ce qu’énonçaient d’ailleurs, dans le Figaro, en réaction à L’Hiver de la culture, le discret collectionneur Antoine de Galbert, propriétaire du haut-lieu de l’art parisien la Maison Rouge, ainsi que Guillaume Cerutti, le PDG de Sotheby’s France voyant en Jean Clair « un imprécateur immobile ».

Or, pour être efficace, pertinente et favoriser le changement il importe que la critique soit non seulement dénonciation, négation, rejet, mais aussi et surtout affirmation. C’est sans doute là un enjeu d’importance pour faire valoir les artistes authentiques qui dans l’ombre n’ont jamais cessé de créer. L’on découvrira un jour de grands artistes du XXe siècle, des maudits que l’art officiel des marchands et acrobates de la théorie fumeuse a occultés.

L’Hiver de la culture, éd. Flammarion, 2011, 12€
Dialogue avec les morts, Gallimard, 2011, 18,90 €

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