L’art abstrait et l’arbitraire


Lorsqu’il s’agit d’aborder aussi bien l’art moderne que l’art contemporain, il est toujours très éclairant d’en revenir aux fondateurs. Non seulement à leurs seuls écrits et propos ou à leurs oeuvres, mais tout autant aux discours de validation et de transmission, correspondant à ce que l’on peut considérer comme étant une vision de l’histoire de l’art. L’histoire est un combat : elle n’est jamais définitive ; elle peut être contestée, menacée, discutée. Elle est souvent écrite par les vainqueurs et dominants. Il suffit d’ouvrir un manuel d’histoire édité sous la IIIe République pour comprendre cela.

Or, une vision de l’histoire ne s’impose pas unilatéralement, mais par le ralliement progressif d’acteurs d’influence d’abord, puis de relais, d’intermédiaires consolidant celle-ci, notamment par le discours, le récit déployé et répété. Ces intermédiaires peuvent alors être les professeurs, les journalistes ou encore, dans le domaine artistique, les amateurs, les médiateurs et les collectionneurs.

Que les choses soient entendues : il n’est pas question ici d’un révisionnisme. L’accusation selon le bon vieux procédé nauséabond de reductio ad hitlerum peut aisément être brandie pour quiconque contesterait la vision dominante de l’art du XXe siècle. Or, l’histoire de l’art relève pour une bonne partie de l’esthétique et non de faits scientifiques, comptables, empiriques. Nier l’intérêt artistique de Jackson Pollock ou de Piet Mondrian au nom d’un argumentaire, d’un jugement développé, n’a rien à voir avec la négation des théories scientifiques de Charles Darwin ou du génocide des Juifs et des Tziganes…

Citons donc un extrait de cette glose, en tant qu’elle dit quelque chose de la vision « orthodoxe » de l’art du XXe siècle, sur sa validation et plus généralement sur les valeurs portées par l’art contemporain, dont les racines plongent dans l’art moderne. Cet extrait provient d’un dossier consacré à l’art abstrait, sur le site du Centre Pompidou. Voici :

« Les peintures abstraites sont des images autonomes qui ne renvoient à rien d’autre qu’elles-mêmes. Dans ce sens, elles s’apparentent aux icônes de la religion orthodoxe qui manifestent la présence d’un contenu plutôt qu’elles ne le représentent, mais, à la différence de ces images religieuses, les peintures abstraites rompent avec le monde des apparences. Elles révèlent l’existence de réalités jusqu’alors invisibles et inconnues, que chaque artiste détermine à sa façon, selon ses propres convictions, son parcours et sa culture, de l’art populaire aux théories les plus spéculatives. Chacun des quatre artistes pionniers de l’abstraction, František Kupka, Vassily Kandinsky, Kasimir Malevitch et Piet Mondrian, aboutit ainsi à sa propre formulation de l’abstraction, indépendamment des autres ».

Deux éléments ressortent ici nettement : le caractère autoréférentiel de l’art (issu de la théorie parnassienne de « l’art pour l’art ») et ce que je qualifie d’arbitraire, puisque c’est la seule décision d’un artiste qui confère telle ou telle valeur de symbole à un objet qui en est intrinsèquement et historiquement dépourvu. Il crée donc, « selon ses propres convictions », un langage propre à lui seul, une mythologie personnelle (notion apparue dans les années 60-70 et entérinée par une exposition ainsi nommée). Autrement dit : un langage qu’il est le seul à parler puisqu’il mobilise avec une liberté absolue des symboles issus de « sa culture, de l’art populaire aux théories les plus spéculatives ».

En avance sur leur temps comme le sont souvent les artistes, maints grands noms de l’art moderne et de l’art contemporain n’ont fait que préfigurer ce qu’est notre époque : celle d’un repli narcissique sur le Moi-Je doublé d’une sorte de refus formel d’un langage accessible à tous. Les monceaux de théories souvent fumeuses sur le caractère à ambition universelle de leur art  (dans L’art au XXe siècle des éditions Taschen, le chapitre « Abstraction  et réalité » évoque « une peinture anti-individualiste ayant entre autres pour revendication utopique de créer un nouvel ordre universel (…) ») n’y change rien : cet art ne parle pas spontanément ; il faut passer par la tête de l’artiste et ses références pour comprendre son intention. Autrement dit : dans son ambition de régénérer l’homme, de créer l’homme nouveau (ce qui était dans l’air du temps au début du XXe siècle, des artistes d’avant-garde jusqu’aux totalitarismes), implique de considérer la tradition comme un carcan à nier. Or, le nouveau langage créé ne sert pas à lier l’artiste et le regardeur autour de signes et de symboles accessibles pour le second ; il ne s’agit que de demander au regardeur de plonger dans l’intériorité de l’artiste et d’accepter l’arbitraire des symboles qu’il utilise (par exemple, les lignes verticale et horizontale comme symbolisant le masculin et le féminin, dans le cas de Piet Mondrian).

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