Chronique livre : Mondrian et De Stijl, de Serge Lemoine


En marge de l’exposition à Beaubourg consacrée à Mondrian et De Stijl, paraissait à l’automne un livre de Serge Lemoine sur le peintre pionnier de l’abstraction, figure-clé du modernisme et précurseur de divers courants de l’« art », ainsi que sur le mouvement et à ses personnalités phares. Une présentation éclairante – et cependant encore trop peu – d’un mouvement typique de la vacuité et du verbeux dans ce qui tient lieu d’« art » depuis un siècle.

Source : Toutelaculture.com

Quand il s’agit de comprendre l’art moderne et l’art contemporain, il est toujours judicieux d’en revenir à ses figures phares : Malevitch, Kandinsky, le futurisme, le dadaïsme, Duchamp, Pollock… Parmi ceux-ci, l’histoire de l’art retient Piet Mondrian comme l’un des peintres majeurs – abstraction ou pas – du XXe siècle. Il n’est d’ailleurs pas anodin que l’on retrouve, en couverture de la classique Histoire de l’art du grand Ernst H. Gombrich, un Mondrian voisinant avec un cheval de Lascaux (rapprochement signalant le navrant passage d’une tradition de captation du monde à une rupture due à l’émergence de l’abstraction, négation du monde visible).

Pour rappel, qu’est-ce que Mondrian ? Un pionnier de l’abstraction, dont l’œuvre froide, se déclinant en une interminable série de tableaux à peu près interchangeables et sans surprise, sans émotion, sans âme, sans chair, sans force et sans valeur symbolique (sinon purement arbitraire), donc dépourvue de propos lisible sans entremise de développements verbeux. Donc des tableaux dénués de signifiance objective : il faut en passer par la tête de Mondrian pour considérer que ce qu’il expose a une valeur spirituelle. De la foutaise. Du schématique. Du non-abouti. Du projet exposé. Tableaux devant lesquels on passe son chemin tant y souffle le vide. Sauf, bien sûr, à se croire « initié », et à réciter sa leçon bien apprise en expliquant ce que prétendument contenaient les toiles de Mondrian.

En cela, le Néerlandais est symptomatique et initiateur de tout un pan de l’art moderne puis contemporain, qui s’appuie sur des ratiocinations verbeuses et arbitraires à prétention mystique ou sociopolitique pour donner au néant produit une épaisseur intellectuelle qu’il n’a intrinsèquement pas. En somme, Piet Mondrian est un de ces anartistes à l’avant-propos de ce qui sera plus tard l’art minimal (Daniel Buren, Frank Stella, Sol LeWitt).

Mais l’exposition aussi bien que le livre rendent compte de son influence ainsi que celle du mouvement concomitant. Quelques extraits de manifestes permettent de mesurer le grotesque des hautes ambitions lorsqu’on les rapporte à leur mise en forme, finalement schématique. On en vient à se demander quelle urgence ou nécessité intérieure pouvait bien pousser tous ces « artistes » à composer de telles vacuités, toute une vie durant parfois…

Citons un passage particulièrement croquignolet en l’espèce :

« Il faut bien voir tout ce que cette théorie, établie non pas in abstracto mais à partir de l’expérience picturale, peut recouvrir de réalité et d’expérience de la vie. Réduite à l’essentiel, la peinture, pour Mondrian, continue d’exprimer sa conception de l’ordre de l’univers et de la condition de l’homme. Sur la feuille d’une lettre datant de 1924 environ et qu’a publiée Michel Seuphor, Mondrian a annoté trois dessins montrant des compostions néo-plastiques différentes dont les lignes sont indiquées par des lettres allant de a à f. Mondrian écrit :
ab vis-à-vis de a’b’ donc tragique. En fig. 2 quelque peu neutralisé par cd. fig. 3 et hg plus en équilibre l’un vis-à-vis de l’autre, donc moins de tragique (le tragique comme la souffrance par la domination d’une chose sur l’autre)
»
(page 51).

… en n’oubliant pas que ce charabia prétendument intellectuel renvoie à des toiles de ce type :

Et l’auteur, Serge Lemoine, de parler de « chef-d’œuvre » çà et là à tort et à travers, c’est-à-dire jamais en justifiant des critères permettant l’attribution de pareille épithète (on doute qu’il en existe). Ce qui nous vaut par exemple ceci :

« Mondrian devait d’ailleurs donner quelques chefs-d’œuvre dans ce format [losange, c’est-à-dire carré sur pointe, oh que c’est original, NDR] : le tableau de Zurich par exemple, Tableau n°1 : Losange avec trois lignes et bleu, gris et jaune (…), qui est composé d’une horizontale et de deux verticales ; le tableau Schilderij n°1 : Losange avec deux lignes et bleu n’est fait que d’une ligne horizontale et d’une ligne verticale se croisant en bas à gauche et délimitant un minuscule triangle bleu ouvert vers l’extérieur, chef-d’œuvre d’équilibre et de subtilité [!!!, NDR] qui ne sera dépassé que par la Composition dans le losange avec deux lignes (…) qui ne comporte plus qu’une barre horizontale légèrement plus épaisse que la ligne verticale [reproduction ci-contre, NDR] » (pp. 50-51).

Plus loin, on a droit à un court manifeste de Theo Van Doesburg (considéré sous l’angle des avant-gardes, le XXe siècle a offert davantage de manifestes que de vraies œuvres d’art…) où se mesure toute la sottise autistique de la notion d’« art pour l’art », qui donnera lieu à une dégringolade de vacuités, dont le groupe BMPT (Buren, Mosset, Parmentier, Torroni) est un des plus prodigieux (in)accomplissements (même Duchamp déclara trouver cela « emmerdatoire »). Extrait :

« 2. L’œuvre d’art doit être entièrement conçue et formée par l’esprit avant son exécution et formée par l’esprit avant son exécution. Elle ne doit rien recevoir des données formelles de la nature, ni de la sensualité, ni de la sentimentalité. Nous voulons exclure le lyrisme, le dramatisme, le symbolisme, etc. [en somme, toute manifestation d’humanité, NDR].
3. Le tableau doit être entièrement construit avec des éléments purement plastiques, c’est-à-dire plans et couleurs. Un élément pictural n’a pas d’autre signification que « lui-même », en conséquence le tableau n’a pas d’autre signification que « lui-même » » (p. 86).

« Composition arithmétique », « chef-d’œuvre » de Theo Von Doesburg

Autrement dit, véritablement, un « art » qui ne dit rien mais se contente d’être. En déroulant la pelote nihiliste, on voit le fil relier directement au néant de Frank Stella (« What you see is what you see ») et d’ Ad Reinhardt, cité plus tard par Joseph Kosuth (« art = art = art »).

Qui a quelque chose à transmettre accordera une importance capitale à la forme : imagine-t-on un Flaubert ou un Céline se contenter de publier des schémas de roman ? Mais il n’y a chez Mondrian et De Stijl rien et c’est ce rien qui envahit toutes les « œuvres », auxquelles l’auteur ne saurait donner un quelconque intérêt, le seul subterfuge résidant dans l’usage du mot-totem de chef-d’œuvre, devant quoi il faudrait sûrement se tenir interdit et opiner. Or, les pages s’enchaînent, les reproductions à peu près interchangeables aussi ; bâillements, bâillements, bâillements.

Piet Mondrian, au côté d’un Kandinsky ou d’un Malevitch, autres ratiocinateurs en chefs et pionniers de l’abstraction à alibi mystique, ouvrirent de concert la voie du verbiage justificateur de l’art qu’emprunteraient plus tard les Clement Greenberg ou Harold Rosenberg pour le néant de l’expressionnisme abstrait. Une voie à deux constantes. La première est ce passage obligé par le crâne de l’artiste, ses intentions et sa « mythologie personnelle » (pour paraphraser un titre de livre et d’exposition), autrement dit : le pur arbitraire d’un prétendu « art » dont les symboles n’ont de valeur que pour son auteur et qui, retirées les billevesées qu’il faut lire pour supposément « comprendre », sont vides d’intérêt, pareils à la langue solipsiste que parlerait un autiste jusqu’au-boutiste. La deuxième est la convocation des grands mots, le mysticisme et les mathématiques ici, comme plus tard le chamanisme pour Jackson Pollock ou la sociologie pour le Nouveau Réalisme.

Ce livre, parmi bien d’autres, donne à voir combien ce que l’orthodoxie de l’histoire de l’art présente comme « art » est fondée sur du vent. Les statues de Staline ont été déboulonnées et ont chuté. Pourquoi ne tomberaient pas les prétendus « géants » de l’art, vrais nihilistes, prophètes de l’arbitraire ? Mondrian : (im)monde-rien.

Mondrian et De Stijl, Serge Lemoine, éd. Hazan, 2010, 20€.

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