Déculpabilisons le cannibale qui sommeille en nous !


Je feuillette le dernier numéro de Beaux-Arts Magazine, celui de janvier 2011.  Dans le dossier des expositions de l’année, l’on trouve une présentation de l’exposition qui doit débuter à la Maison Rouge (Paris) le 12 février, intitulée Tous cannibales. Un thème, somme toute, pas moins digne d’intérêt qu’un autre. L’article cite les noms de Bosch, Goya et Bacon et mentionne « les contes populaires avec leurs ogres », pour élargir la perspective (phénomène commun consistant à légitimer le non-art par la mise en rapport, par telle ou telle thématique déjà traitée, avec le vrai art ; le « dialogue » – de sourds – organisé entre Jeff Koons et Versailles ou entre Jan Fabre et les œuvres du Louvre s’inscrit dans la même logique).

Je suis surtout interpellé par la fin de l’article : « L’exposition permettra de se reposer la question de l’interdit en matière d’anthropophagie. « Souvenons-nous de ces sportifs chiliens [il s’agissait en vérité de rugbymen uruguayens se rendant au Chili, cf. article Wikipedia] réfugiés pendant des mois dans la carlingue de leur avion crashé au sommet de la cordillère des Andes, et contraints de consommer les cadavres de leurs amis. Faut-il cuire le corps de l’autre, le cuisiner comme le fit Michel Journiac pour déculpabiliser le cannibale qui sommeille en nous ? », interroge Pierre Sterckx en conclusion.

Je reste coi. « Faut-il cuire le corps de l’autre ? », « déculpabiliser le cannibale qui sommeille en nous » : sidérant ! Mais sans surprise, au fond : cela ne fait que renvoyer à la tradition orthodoxe du nihilisme moderniste qui entend détruire toute frontière, considérée comme inique, à proclamer que tout interdit, tout tabou et toute loi (pourquoi ne pas pousser l’absurde jusqu’à se révolter contre la loi de la gravité ?) sont des atteintes à la liberté de l’individu, non les nécessaires limites séparant la civilisation de la barbarie et permettant l’épanouissement individuel et collectif.

Mais l’apologie de la destruction, la violence et de la guerre (cf. tout le Manifeste du futurisme de Filippo Tommaso Marinetti, 1909) et du crime (« L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule », Deuxième manifeste du Surréalisme, André Breton, 1929 ; notons qu’il se rétractera des années plus tard) ou l’admiration pour un massacre terroriste (Karlheinz Stockhausen déclara en 2001 après le 11 septembre que cet attentat était « la plus grande oeuvre d’art qu’il y ait jamais eu dans le cosmos »), n’est guère chose neuve dans l’art moderne et contemporain.

La liste pourrait encore s’étirer longuement. Mentionnons encore Chris Burden et sa « performance » Shoot (voir ci-dessous) dans laquelle il se fait tirer dessus au fusil, ainsi que David Nebreda, narcissique exhibitionniste anorexique, dépressif et adepte de la scarification, passablement scatophile (les premières photos d’une recherche Google donnent un aperçu significatif).

Négation, négation, négation. Ayant bouté le feu de toute part, la modernité, sautillant sur les braises, ne nous a pour l’heure rien montré qui laisserait croire que les cendres fertiliseront un projet neuf, une beauté et un sens régénérés. Non. L’acquis de la modernité est de tout détruire, de détruire les racines, les ancrages, les acquis civilisationnels séparant l’homme de la bête, au nom de ce que tout cela ne serait que carcan séparant l’homme de sa liberté véritable. De ce même mouvement participe la littérature narcissique d’une Christine Angot relatant dans un non-style consternant sa vi(d)e et ses coucheries incestueuses avec son propre père.

L’art moderne et l’art contemporain sont fondés sur une logique de ruptures, de négations, de destructions, bien davantage que sur l’affirmation d’un sens collectif ou à tout le moins la recherche des conditions permettant à l’individu de s’inscrire dans la société. Ils valorisent plutôt l’individu, son petit moi, ses autistiques « mythologies personnelles » (titre d’un ouvrage d’Isabelle de Maison Rouge, éditions Scala, 2004). Au fond, très tôt l’art moderne/contemporain a affirmé l’ère de l’hyper-individualisation, qui n’a eu de cesse de s’aggraver à mesure que le capitalisme triomphait.

Margaret Thatcher, capitaliste de choix, dit un jour qu’il n’y avait pas de société, seulement des individus. Voilà où nous en sommes : la société est réduite à un agrégat de narcisses arc-boutés sur leur nombril, en mal de trouver un sens collectif permettant de dépasser ce « repliement narcissique » dont parle François Chevallier (La société du mépris de soi, éd. Gallimard, 2010 – cliquez sur la couverture ci-contre pour en lire la chronique), dont la seule issue est le narcissisme et, par capillarité, la misanthropie et en ricochet la haine de soi. Autant de thèmes récurrents de l’art contempourien, par exemple chez ces « grands » noms nous criant de venir « assister » à leur moi (leurs affects, leur passé, leur « spiritualité », leur ego meurtri) : Yves Klein, Louise Bourgeois, Sophie Calle, Michel Journiac, Christian Boltanski, David Nebreda, et tant et plus.

Je conclurai en citant le poète hongrois Jozsef Attila, autrement plus profond que les « artistes » gesticulant comme des enfants exigeant qu’on s’intéresse à eux : « C’est en vain que tu caches ton visage en toi-même, tu ne pourras jamais le laver que dans l’autre ».

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