« Déjouer l’attente » du spectateur


Voilà quelques semaines, je me suis rendu avec un ami  à la Maison Rouge (Fondation Antoine de Galbert), lieu majeur de l’art contemporain à Paris. Nous avons beaucoup ri, notamment en lisant la glose du non-art. C’est bien connu : pas d’exposition d’« art contemporain » sans des textes et encore des textes qui, prétendant conférer du sens à ce qui n’en a pas, ne font que boursoufler du rien. Au mieux, le spectateur dont l’esprit n’a pas été colonisé par la baliverne de l’orthodoxie moderniste et postmoderniste lâchera un vague « Ah ! D’accord… » et passera son chemin.

Le reproche est, certes, bien connu, me direz-vous, levant les yeux au ciel, si vous êtes un amateur d’« art contemporain ». Et de paraphraser en citant, avec une vague ironie, l’argument selon lequel le supposé « art contemporain » est tellement vide qu’il n’est rien sans la glose qui le justifie, sur laquelle il s’appuie comme un vieillard à son déambulateur.

Maison Rouge, donc, disais-je. Nous voilà face à une « structure » de néons (il existe un courant appelé « neon art », qui a d’ailleurs son musée à Los Angeles)… On pense à Joseph Kosuth, à Robert Irwin (les Parisiens peuvent encore se rendre à la galerie Xippas jusqu’au 15 janvier, où l’exposition « Way Out West » leur donnera à constater l’inintérêt des « œuvres » et la boursouflure du discours pour les légitimer), à Dan Flavin et tant et plus…

Structure de néons, disais-je, avant une nouvelle digression. Les tubes de néon sont agencés de façon à former « Strike » (c’est-à-dire « Grève », en français). Lorsqu’on s’en approche trop, la structure lumineuse s’éteint ; elle se rallume si l’on s’en éloigne. L’« œuvre » est signée Claire Fontaine (applaudissons l’audacieux jeu de mots !), « artiste collective », d’après le petit carnet qui nous est remis à l’entrée. On s’étonne davantage qu’il ait fallu un collectif pour si peu qu’en observant un tableau de Peter-Paul Rubens. Mais je m’éloigne, je suis un sale réac amoureux du vieil art signifiant et figuratif, fatalement rance.

Voici, in extenso, ce que l’on peut lire :

« L’immobilité est aussi la stratégie de protestation opérant dans l’installation Strike. Claire Fontaine est une « artiste collective » [cf. site officiel] – qui se décrit elle-même comme « artiste ready-made ». Ce collectif utilise souvent des néons, mais contrairement à la tradition minimaliste et conceptuelle, les charge de contenus politiques et sociaux. Ils rappellent ici l’éclairage des lieux collectifs (écoles, bureaux, usines) et évoquent les espaces labyrinthiques du pouvoir institutionnel. Jouant sur les attentes et déceptions des visiteurs, la sculpture s’éteint dès qu’on s’en approche, comme si elle voulait se « mettre en grève » en présence du public. Inversement, elle signale l’absence de mouvement en s’allumant, désignant l’immobilité comme une stratégie opérante pour que l’œuvre porte son message au cœur de l’institution ».

On pourrait s’éterniser à autopsier ce blabl’art, notamment sur ce qu’est censé évoquer la structure (« les espaces labyrinthiques du pouvoir institutionnel » méritant trois étoiles au Guide Michelin de la connerie bav’art). Mais j’ai surtout retenu que la chose « [joue] sur les attentes et déceptions des visiteurs ». Un peu plus tard, lors de cette même expo, devant une autre structure insignifiante (Fragment from self-portrait as a building, de Mark Manders), j’explique à mon amigo en parodiant la glose officielle que l’« artiste » doit sûrement « déjouer l’attente du spectateur », ce qui nous vaut une bonne poilade.

Bien sûr l’explication-justification ne parle pas de « déjouer l’attente du spectateur », mais cette expression de ma fantaisie du moment, je sais l’avoir déjà lue dans des livres ou des expos pour plusieurs « œuvres » non moins insignifiantes. Elle me rappelle curieusement un sketch de la très puérilement bouffonne troupe des Robins des Bois, qui eut son heure de gloire sur Canal + au début des années 2000. Ce sketch parodiait un débat politique, dans lequel un député (joué par Pierre-François Martin-Laval) disait en somme : « Les électeurs aiment être surpris ; ils s’attendent à ce que l’on baisse les impôts, hé bien moi, je les augmenterai ! ».

Le niveau intellectuel consistant à « surprendre » ou « déjouer les attentes » est le même dans les deux cas, à la différence qu’il y a d’un côté l’institution et l’idéologie de l’art contemporain, et de l’autre une bouffonnerie puérile qui s’assume telle qu’elle est.

Lire aussi « Néon et art contemporain : la lumière vibrante », texte exposant en survol l’histoire du néon dans l’« art » contempourien.

Voir aussi la page sur ladite exposition « Les recherches d’un chien » à la Maison Rouge.

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